Rendements agricoles : la fin d’une époque ?
Objet de fierté paysanne, mesure de la performance de la « Ferme France », mantra des organisations et des politiques agricoles, le sacro-saint rendement des grandes cultures est en bout de course. Depuis plusieurs décennies, il s’essouffle, hoquette et va parfois jusqu’à plonger dans les pays développés et ce n’est pas fini. Nombre d’études augurent en effet, pour les espèces les plus cultivées, une baisse globale de 10 % à plus de 20 % d’ici 2100. La fin d’une époque où les quintaux pesaient lourd ? Et le début, difficile, d’un autre pilotage encore à la marge ?
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« J’ai quatre-vingt-neuf hectares de blé, mais le blé, ça paie quoi ? Ça paie la semence. Le blé, ça eût payé… mais ça n’paie plus », geignait le « pov’ paysan » auvergnat, campé par Fernand Raynaud. C’était en 1965, la deuxième révolution agricole, dite verte, battait son plein et nombre de fermes engrangeaient des gains de productivité inédits. Sous l’impulsion de politiques nationales puis européennes très volontaristes, le saut qualitatif est sans précédent : motorisation, grande mécanisation, progrès chimiques pour les engrais et les pesticides, irrigation, nouvelles variétés, remembrement, essor des coopératives… Résultat, les rendements des principales cultures connaissent une croissance exponentielle.
Le maïs ? Il passe de dix-huit quintaux à l’hectare avant-guerre à quarante-cinq quintaux par hectare en 1965 pour dépasser les cent quintaux à l’hectare en 2010. Le blé tendre ? Ses rendements sont multipliés par six de 1945 à 2000… Une mécanique jusque-là bien huilée qui connaît à présent de sérieux coups de frein et quelques hoquets. Effectivement, « ça eût payé » et aujourd’hui, cette fois c’est vrai, parfois « ça n’paie plus ».
« Depuis la fin des années 1990, les rendements en blé tendre et dur, orge, avoine et tournesol n’augmentent plus », observe Jean-Marie Séronie, consultant agroéconomiste. « Non seulement ils plafonnent, abonde Quentin Mathieu, spécialiste des entreprises agricoles au sein du think tank Agridées, mais ils sont extrêmement variables d’une année à l’autre, ainsi que d’une exploitation, voire d’une parcelle, à l’autre. »
La France connaît ainsi des années noires. 2016, marquée par une récolte catastrophique de blé tendre, en recul de 26 % par rapport à la moyenne quinquennale. 2022, où la sécheresse affecte le maïs, dont le rendement baisse de quinze quintaux à l’hectare par rapport à l’année précédente. 2024, où les céréales à paille enregistrent des chutes du rendement moyen de 15 à 20 %. Même si les récoltes de 2025 s’annoncent meilleures, ces accrocs ont de quoi inquiéter producteurs et opérateurs des filières.
Dans le viseur, bien sûr, le changement climatique et sa cohorte d’épisodes de canicule, d’inondations et de gel tardif, sans oublier les migrations de pathogènes et ravageurs qu’il entraîne. Mais pas seulement. « La profession met aussi beaucoup en avant la limitation des moyens de production : la fertilisation azotée, les phytos et l’eau dont les usages sont contingentés », relaie Jean-Marie Séronie avant de tempérer : « Cela ne me paraît pas faux, mais ce n’est pas non plus fondamental. »
Pour Quentin Mathieu, au-delà des chocs climatiques, le tassement observé ces quatre dernières décennies appelle une remarque fondamentale : « Engagés depuis des lustres dans la course aux rendements, certains pays développés, telle la France, n’arrivent-ils pas à une limite à la fois technologique, agronomique et pédoclimatique ? Cela questionne des instituts techniques comme Arvalis, mais aussi la recherche agronomique et semencière. D’autant que nous ne disposons pas à l’heure actuelle d’innovations de rupture, comme nous en avons connues dans l’après-guerre. »
Sous la barre du zéro
Il faut dire que la hausse vertigineuse des rendements depuis 1950, laquelle a permis la croissance du revenu des agriculteurs, la baisse des prix alimentaires et la structuration des filières industrielles, a rendu les acteurs quelque peu aveugles aux tendances de fond et laissé croire en une progression infinie. Car, pour certains observateurs, la productivité a commencé à patiner bien avant les chocs climatiques.
Le sociologue et ingénieur agronome Pierre-Marie Aubert (auteur d’un récent ouvrage, Vers un nouveau modèle agricole. Quelle transition pour la France et l’Europe ? Odile Jacob, février 2025) est de ceux-là. Ce qu’il pointe ? L’essoufflement du rythme d’accroissement annuel des rendements. Exprimé en pourcentage, celui-ci diminue inexorablement et depuis plus longtemps qu’on ne le dit. « Cela fait soixante ans que les gains s’amenuisent, au point qu’ils passent même sous la barre du zéro pour le blé depuis 2000 ».
Une courbe singulièrement calquée sur celle des réponses des plantes à l’apport d’azote, cet engrais, le plus souvent sous forme minérale, indispensable à la croissance des végétaux. Trop peu dosé, il entraîne des récoltes décevantes. Mais, épandu à l’excès, il n’est plus absorbé par les cultures et se trouve rejeté dans l’environnement. En clair, au-delà d’un certain seuil, chaque dose supplémentaire engendre un développement marginal de plus en plus faible du végétal. C’est là une des limites physiologiques des plantes. Ce n’est pas la seule.
Pour mieux comprendre, il faut s’attarder sur la « recette » du rendement, d’abord avec sa composante déterminante que sont la génétique et les conditions pédoclimatiques ; puis ses facteurs dits « limitants » que constituent l’eau et la fertilisation (azote, phosphore, potassium) ; enfin, les facteurs dits de réduction qui désignent les maladies, parasites et adventices. L’optimisation de tous ces éléments donne lieu au rendement dit potentiel, c’est-à-dire le rendement maximal que peut exprimer une plante, avec une sélection variétale adaptée et dans des conditions de culture idéales.
Un point essentiel, car c’est entre ce potentiel et les récoltes avérées que se mesurent les marges de progrès possibles. S’appuyant sur les travaux de Bernhard Schauberger (Schauberger, B., Ben-Ari, T., Makowski, D. et al., “Yield trends, variability and stagnation analysis of major crops in France over more than a century”, Scientific Reports 8, 16865, 2018), Pierre-Marie Aubert met en lumière le problème actuel : « Au début de la révolution verte, le rendement constaté et le rendement potentiel augmentent et c’est ce qu’il s’est passé dans la majeure partie du monde pour les céréales primaires et le soja jusqu’aux années 2000. Notamment grâce aux progrès de la création variétale, à l’amélioration de l’accès à l’eau et à l’azote, et à l’introduction des phytos. »
Impasses techniques
Mais vient ensuite une deuxième situation : « Le rendement potentiel continue d’augmenter, tandis que celui constaté s’affaisse, en raison de mauvaises conditions environnementales. C’est actuellement le cas du blé en Europe et, dans une moindre mesure, celui du maïs. »
Directrice générale de Maiz’Europ’ et à la tête de l’Association générale des producteurs de maïs (AGPM), Céline Duroc confirme : « Si le potentiel ne se dément pas, nous constatons un ralentissement dans la capacité à réaliser ce progrès sur le terrain. »
Un des facteurs limitants pour cette culture d’été, c’est l’eau. « Dans certaines régions, comme en Poitou-Charentes, les surfaces en maïs irrigué ont diminué de 50 % en dix ans, sous la pression des ONG et de la réglementation. Et, tous maïs confondus, nous avons perdu presque 500 000 hectares en quinze ans, dans un marché européen importateur d’un quart de ses besoins, souvent au profit de cultures d’hiver. »
Mais il y a des cas bien plus préoccupants, poursuit Pierre-Marie Aubert, avec des cultures et des régions où le rendement potentiel lui-même connaît des cassures. Là, le matériel génétique ne parvient pas…
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